le dieu du savoir pour améliorer sa vie

Les trois choses pour améliorer sa vie :

 cocheLe vouloir.

cocheFaire une rencontre.

cocheY croire.

En vérité, tout est dans la rencontre.

 

L’article d’aujourd’hui est un peu particulier.

Je ne vous prends pas en traitre, il est long, (un peu plus de 2 000 mots.)

 

Le vouloir

 

L’eau bout dans la casserole déformée, la vapeur vient masquer l’opacité
de la fenêtre sale.

Il prend un torchon aux couleurs incertaines, essuie la vitre, qui reprend de
la transparence.

À quoi bon ? Le soleil ne vient jamais par ici, le soleil n’aime pas trop les
pauvres sans doutes.

Quatre belles grosses pommes de terre !

Maman a dit « quand l’eau bout, tu mets les patates une par une dans
l’eau en faisant attention de ne pas t’éclabousser. »

Comme si je savais pas que ça brûle ! J’ai dix ans quand même !

Il est mignon le petit Marco, des yeux noirs comme l’enfer de sa vie, des
dents plus blanches que la robe de mariée d’une fausse pucelle et des cheveux
d’une noirceur à faire pâlir de jalousie le corbeau de La Fontaine.

Il est en noir et blanc… comme sa vie.

Nous sommes en mille neuf cent soixante-quatre, à la périphérie d’une
ville de banlieue parisienne.

L’habitation tient plus d’une cabane que d’une maison, mais pas plus
délabrée que l’ensemble du quartier.

L’administration appelle ce lieu « cité d’urgence » n’importe qui appellerait
ça un bidonville.

-  Un jour, je sortirai d’ici, un jour j’aurai une vraie maison.

Marie, la mère de Marco, travaille pour la SNCF et la RATP, elle fait des
ménages de dix-sept heures à une heure le matin.

Pas assez présente, elle le sait, mais il faut bien le nourrir ce gosse.

Le père, lui, même Dieu ne doit pas savoir où il est depuis le temps
qu’il est parti.

Marco se prépare son petit repas, mange deux de ses patates, débarrasse
la table et fait la vaisselle.

Demain, c’est la rentrée des classes.

Ça l’embête, Marco. L’école c’est pas la joie !

Les autres vont se moquer de lui parce qu’il sera encore le plus mal habillé,
il faudra rester immobile, assis pendant des heures.

Et puis, il sait à peine lire, déjà redoublé deux fois : « élève limité, ne fait
pas ses devoirs et suit difficilement les cours. Manque d’intelligence ! »

À quoi va ressembler le nouvel instit ? À moins que ce soit une institutrice.
C’est mieux les femmes. Moins méchants.

 

À cette époque, la télé n’a pas encore lobotomisé toute la population,
après le diner les gens se retrouvent dehors pour discuter, raconter des
histoires et disserter sans fin sur la dureté du monde.

Marco sort, il aime bien écouter les adultes, il apprend que les pauvres
restent pauvres et qu’il ne sert à rien d’être instruit pour faire un bon ouvrier.

Ça le rassure.

Comme il est bête, il se dit qu’il pourra quand même travailler quand il
sera grand.

Vient l’heure de se coucher, maman veut le trouver au lit quand elle rentre
de son travail.

Au matin, l’odeur de chocolat le réveille. Marie a préparé le petit déjeuner
de son fils, elle lui fait avaler une tartine de pain beurrée, et veille à ce que la
toilette du matin ne se résume pas au passage de la langue sur les lèvres pour
enlever les traces de chocolat.

« C’est ton premier jour, au moins, si tu n’es pas assez malin pour
comprendre, écoute et sois sage à l’école ! »

*

Le dirlo n’a pas changé de tête pendant les vacances, toujours aussi
gracieux !

« Marco, on va te mettre en classe de transition, c’est une classe pour
les élèves comme toi qui ne comprennent pas bien et n’arrivent pas à suivre. »

Qu’est-ce que ça veut dire transition ? Il peut pas parler comme tout le
monde celui-là ?

L’instituteur fait ranger sa classe en file indienne, siffle la mise en marche
et conduits ses élèves jusqu’à la classe.

Petite salle ! On n’est pas nombreux les crétins !

L’instituteur est un sadique ! Une dictée, deux exercices d’arithmétique,
un exercice de géométrie !

C’est du cri ! Je comprends rien !

À la fin de la journée, monsieur Bourdeau, l’instituteur, retient Marco un
moment.

« Écoute, au vue de tes réponses aux exercices d’aujourd’hui, tu as de
sévères lacunes. Alors je vais te donner plus de devoirs qu’aux autres. Il faut
que tu travailles. Et saches que je ne suis pas du genre laxiste, si tes devoirs
ne sont pas bien fait, je te colle le samedi. »

La psychologie de l’enseignement national…

Marco travaille chez l’épicier après l’école. Il est chargé de briser les
cageots, de confectionner des petits fagots qui serviront à allumer les feux
des cheminées ou des poêles à bois et charbons.

Ça lui prend deux heures et rapporte quelques pièces bienvenues pour

assurer le quotidien.

-  C’est quoi laxiste, msieur Guibert ?

-  Oh, ben, je crois que c’est un truc pour aller aux chiottes.

-  Il est constipé mon instit ? Mais je m’en fous moi de ça !

-  T’sais les profs, j’ai jamais bien su ce qu’il y avait dans leurs têtes.

 

Il est dix-neuf heures quand Marco arrive chez lui.

Assis devant la petite table de bois, il consulte la liste de devoirs que lui
a remis monsieur Bourdeau.

Complétement découragé, il range la liste dans son cartable et rejoint ses
copains qui entament une partie de foot.

*

La semaine écoulée ne sera pas à ranger dans les annales des bons
moments.

Monsieur Bourdeau a parlé du vide sidéral qui habite son cerveau, de
fainéantise, de bêtise abyssale, et le voilà maintenant coincé à l’école en
ce samedi matin, devant un problème de train pas foutu d’arriver à l’heure.

« Incapable ! Tu es un incapable ! »

T’as rien inventé, ça fait souvent qu’on me le dit, je sais que j’suis nul !

 

Il faut que je vous dise :

Marco est d’origine espagnole, il est arrivé en France à l’âge de six ans,
accroché au bras de sa mère qui ne parlait pas plus français que lui.

Sa scolarité chaotique n’a pas grand-chose à voir avec la bêtise ; pas la
sienne en tout cas.

 

La rencontre.

 

Sur le chemin de la maison, Marco croise un vieux monsieur (à dix ans,
tout ce qui a plus de trente ans tient du vieillard canonique, mais celui-là est
vraiment vieux.)

Vêtu d’un manteau noir qui rappelle à Marco le pardessus du maire de
son village d’Espagne, l’homme est appuyé au capot d’une voiture comme
celle qu’il a déjà vu sur les affiches du cinéma.

Un pneu à plat. Pour les uns c’est un incident banal, pour d’autres, c’est
un vrai problème.

L’homme l’interpelle :

-  Petit, tu voudrais me rendre service ?

Marco ne répond rien, il interroge du regard.

-  Peux-tu aller demander de l’aide en ville ? J’ai besoin de quelqu’un
pour changer la roue.

- Bientôt midi, msieur, le garage sera fermé.

-  Oui, sans doute.

-  Le mieux c’est que je change la roue.

Le vieux monsieur rit gentiment.

Tu crois pouvoir réussir à manier le cric, débloquer les boulons et
porter la roue ? Tout cela est trop difficile pour un petit garçon et moi je
suis trop faible pour t’aider. Non ! c’est impossible.

-  Laissez-moi essayer. Je suis bête, mais costaud.

Sans hésiter, Marco ouvre le coffre de la voiture à la recherche du cric.

Il extrait du coffre le cric et une manivelle. La roue, c’est plus compliqué.

Drôlement lourd ce truc ! Marco fait rouler la roue jusqu’au sol.

Le vieux monsieur regarde Marco examiner les outils, trouver comment
enlever l’enjoliveur.

Les écrous de roue sont bien serrés, Marco utilise le cric pour agrandir
le bras de levier et parvient à desserrer les écrous.

Il place le cric au bon endroit, emboite la manivelle, et lève la voiture.

Il enlève la roue sans trop de difficultés.

Placer la roue de secours sera moins facile.

Impossible de soulever ce truc, elle pèse deux tonnes cette roue !

Marco se tourne vers le monsieur qui le regarde d’un air désolé.

« Je sais comment faire ! »

Marco place la manivelle perpendiculairement devant le tambour et fait
rouler la roue dessus.

-  Bon ! Je fais faire levier, mais il faudrait que vous guidiez la roue.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Le levier est efficace, la roue se met en place. Marco remet les écrous,
serre autant qu’il peut et remet la voiture sur ses roues.

À deux, ils réussissent à hisser la roue crevée dans le coffre. Le petit
transpire autant de fierté que des conséquences de ses efforts.

-  Dis-moi donc. Tu es très malin, je t’admire, et je te remercie.

-  Non, je suis pas malin moi, je suis bête, crétin, très mauvais
élément il a dit l’instit.

-  Quel crétin !

- Vous voyez, vous aussi.

-  Non ! Moi, c’est ton instituteur que je qualifie ainsi.

-  Les instits, c’est forcément intelligent, pas comme moi qui suis
pas intelligent.

Qui a bien pu te mettre des idées pareilles dans la tête. Il en faut
de l’intelligence pour penser à utiliser l’effet de levier.

-  Ouais, mais ça c’est du truc simple, c’est pas pareil l’école.

-  Tu sais, l’intelligence c’est être capable de mettre les choses en
relation, quand on sait le faire pour une chose, on sait le faire pour tout.

-  Alors pourquoi j’apprends rien, je sais pas comprendre. J’suis idiot
je vous dis.

-  Vois-tu, moi je n’aurais même pas su dans quel sens dévisser
les écrous. Crois-tu que cela fasse de moi un imbécile ?

-  Oh non msieur !

-  Alors pourquoi serais-tu imbécile parce qu’il y a des choses que
tu ne connais pas ? Et si on ne t’avait tout simplement pas expliqué
assez correctement pour que tu puisses comprendre ?

-  Pfff !

-  Curieuse réponse. Ne peux-tu m’en donner une plus explicite ?

-  C’est quoi, explicite ?

-  Ça veut dire qui explique, qui apporte de l’argumentation.

-  C’est les riches qui ont l’argumentation, nous les pauvres on est
pauvres et c’est tout.

-Tu confonds augmentation et argumentation, ce sont deux choses
complétement différentes. Tu devrais essayer de lire, et consulter un
dictionnaire de temps à autre.

-  D’abord je lis pas bien, et puis, des dictionnaires y en a qu’à l’école.

-  Oh ! Où habites-tu ?

-  La zone là-bas, aux Bruyères.

-  Évidemment. J’imagine que les livres sont rares, il ne doit pas être
aisé d’étudier.

-  Vous savez msieur, je comprends pas tout ce que vous dites. Mais
bon, c’est parce que je suis bête.

-  Cesse de dire que tu es sot ! Si tu l’étais tu serais incapable de tenir
cette conversation.

-  

Non ! Pour le moment tu m’écoutes ! Ma maison n’est pas très loin
de chez toi, entre ton école et ton domicile. La rue Lamartine, sais-tu où
c’est ?

-  C’est les quartiers chics, j’y vais jamais !

-  Eh bien, tu iras dorénavant.

-  Pour quoi faire ?

-  Tu m’as rendu service, je vais te rendre service.

 

Y croire !

Un marché fut conclu ce jour-là entre un vieil homme distingué et un
gamin des rues.

Depuis ce jour, Marco se rend chez monsieur Ganapati.

Au lieu d’être payé par l’épicier pour faire des fagots, il est payé par
monsieur Ganapati pour apprendre.

Tous les jours, après l’école, ils font ensemble les devoirs et étudient les
leçons.

Ensuite, la vraie instruction prend le relais.

Une heure entière est consacrée à la lecture, une fois posées les bases
de l’abécédaire,  apprendre à lire chez messieurs Baudelaire, Zola, Flaubert
et le vieux Voltaire, vous forme le vocabulaire.

-  Mon petit, lire ça n’est pas déchiffrer des signes. Lire c’est s’imprégner
d’un savoir. Cela peut être simplement informatif, mais les bons auteurs te
donnent une partie de leur âme, les grands te la donnent toute entière.
Lire c’est partager ! Tu te rends compte, partager une âme !

Viennent encore un peu d’histoire, les incontournables de l’arithmétique et
puis des jeux qui font appel à la grammaire, ou à la logique, toute cette sorte
de choses qui oblige l’esprit à se fixer en mode raison.

Alors le samedi, c’est plus festif, dessiner, écouter de la musique à tuer un
rappeur, et même, un samedi de décembre, une visite du musée de la Conciergerie.

Et tous les jours, tous les jours, monsieur Ganapati dit une phrase magique
à Marco.

-  Tu es doué pour apprendre.

-  Tu es très intelligent.

-  À ton âge, je n’aurais pas su faire ça, bravo !

-  Tu te débrouilles bien avec les maths, moi je ne suis pas trop doué,
mais toi, tu devrais aller plus loin.

-  Je sais que tu vas devenir un homme bien.

-  Je suis fier de t’avoir comme élève.

-  Tu ne dois jamais avoir honte d’être né pauvre, un jour tu ne le
seras plus.

-  Sois fier de toi, choisis ce que tu veux faire, et fais le bien.

Deux ans de phrases magiques alliées à l’enseignement d’un homme
qui aime transmettre le savoir, ça vous transforme un pseudo-crétin.

Du gamin inhibé par des années de maltraitances mentales, est né un
garçon joyeux, avide de découvertes.

L’adolescence l’éloigne un peu des livres du vieux monsieur. Les filles,
ça c’est une autre découverte !

Monsieur Ganapati est mort paisiblement un soir de mai. Sous sa véranda,
un livre entre les mains.

Marco vient d’avoir quinze ans.

Certains diraient que de Ganapati il ne lui reste qu’un livre, le livre de la
découverte, celui qui lui a donné l’envie d’apprendre plus.

Le petit Larousse illustré, édition 1956.

Rien n’est plus faux. Quarante-deux ans plus tard, chaque fois qu’il ouvre
un livre, quel que soit ce livre, un vieil homme se penche sur son épaule.

L’année suivante, Marco entre dans la vie active, il est apprenti mécanicien,
dix-sept ans plus tard, le quartier des Bruyères est devenu l’endroit select de
la ville.

Il paraît qu’un certain Marco, un garagiste, a racheté les terrains, relogé
les gens et demandé au promoteur de faire édifier les plus belles demeures
de cette banlieue.

Lui n’y habite plus, il n’y habitera jamais.

 

 

Si vous avez aimé cet article, vous aimerez ceux-ci: